par Lionel Zinsou, associé-gérant à la banque Rothschild,
conseiller du président du Bénin.
Trouvé sur LE
MONDE | 29.09.07 |
Cotonou, en mai 2006, Nicolas Sarkozy a déclaré que "la France
n'avait économiquement plus besoin de l'Afrique". Elu président, il déclare
à Dakar que "l'homme africain n'est pas entré dans l'histoire".
Comment avez-vous apprécié ces discours ?
A Cotonou, M. Sarkozy a affirmé que les relations de la France avec
l'Afrique devaient évoluer sur un mode moins passionnel, moins compassionnel.
Il a dit que ce n'est pas parce que la France a besoin d'exploiter l'Afrique
qu'elle va faire des choses avec le continent. Beaucoup de gens ont compris
que "la France n'avait plus besoin de l'Afrique". M. Sarkozy
n'a pas pu vouloir dire cela. Quand on voit la stratégie de Total,
l'importance du Niger pour Areva ou le fait que l'Afrique est le principal
centre de profit d'Air France, on pourrait même soutenir que la France a un
petit peu plus besoin de l'Afrique qu'avant.
REUTERS/RADU
SIGHETI
Des Ethiopiens s'apprêtent à fêter le passage à l'an 2000
éthiopien, à Addis-Abeba, le 11 septembre 2007.
A Dakar, après un très beau discours sur la colonisation, le président a
poursuivi en affirmant que l'homme africain n'était pas entré dans
l'histoire. Autant l'ancien avocat d'affaires était à l'aise sur le terrain
du droit, autant on a deviné qu'il n'était pas anthropologue ! En un siècle,
on a imposé à "l'homme africain" des cultures d'exportation - le
coton par exemple - qui ont été expédiées dans les Vosges et maintenant en
Chine ! Aujourd'hui, les cotonculteurs burkinabés consultent sur ordinateur
les cours du marché de Chicago et viennent d'autoriser les OGM. Si ce n'est
pas une entrée dans l'histoire ! Le président actuel ne rend pas justice à
l'hyperactivité des Africains.
La gauche vous semble-t-elle plus cohérente sur l'Afrique ?
Entre le président qui pense que l'Africain n'est pas entré dans l'histoire
et les bonnes âmes de gauche convaincues que les campagnes africaines se
vident parce qu'on y meurt de faim, c'est le même discours. La gauche pense
que l'Afrique végète et qu'il faut faire un effort de générosité ; la
droite part du même constat pour prôner des solutions libérales. Tous nous
trouvent nuls. La réalité est que l'Afrique atteint 5 % ou 6 % de croissance
pendant que la France est à 1,8 %. En jetant ce regard misérabiliste et
compassionnel sur l'Afrique, la France se rassure elle-même. Elle a besoin de
penser que l'Afrique ne va pas bien. Pendant ce temps, les gens de Dubaï, les
Indiens et les Chinois, ne nous disent pas que nous ne sommes pas entrés dans
l'histoire, ils commercent avec nous.
Il ne faut donc pas désespérer
Je ne vois pas de continent qui ait progressé plus vite que l'Afrique ces
dernières années, en termes de dynamique, de respect du droit, d'alphabétisation...
Il est vrai que les années 1980 et 1990 ont été horribles, marquées par
des guerres et des crises économiques. Mais cela appartient au passé.
Quel progrès vous semble le plus marquant ?
Le plus frappant, c'est l'assainissement financier. L'Afrique s'est désendettée,
l'inflation et les déficits publics sont maîtrisés. Regardez les pays de la
zone franc : l'inflation est faible et les déficits publics représentent
moins de 3 % du PIB. Les signes de pathologie économique régressent, et ce
sans le FMI et sans émeutes de la faim. Et cela ne s'explique pas que par la
hausse des matières premières. Je suis moins impressionné par la croissance
à deux chiffres de l'Angola et du Mozambique, qui ont du pétrole et où tout
est à reconstruire, que par les 3 % à 4 % de croissance annuelle que réalise
le Burkina-Faso, un Etat enclavé qui ne produit que du coton, une des rares
matières premières dont le prix n'augmente pas. Sur les 53 pays d'Afrique,
14 ont du pétrole mais tous progressent.
Y a-t-il un pays exemplaire ?
Je préfère regarder ce que chaque pays fait de bien. Prenez le Sénégal, le
Mali, le Bénin, la Sierra Leone, le Liberia, la démocratie y progresse, ce
qui ne peut que favoriser le développement économique. On a longtemps opposé
le miracle ivoirien à la stagnation sénégalaise. Or ce pays progresse.
Mittal vient d'annoncer un investissement de 2 milliards de dollars (1,4
milliard d'euros), ce qui représente près du tiers du PIB local ! Et Dubaï
est en train d'investir dans le port de Dakar. Au Maroc, une nouvelle génération
émerge et Tanger devient une plate-forme logistique et industrielle pour
toute la Méditerranée. Au Bénin, le taux de participation aux élections
est de 85 %. Les Africains peuvent aujourd'hui se regarder sans rougir.
Les infrastructures font encore souvent défaut.
L'Afrique manque d'infrastructures, c'est vrai, mais, désormais, nous savons
nouer des partenariats entre le public et le secteur privé et, grâce à ce
dernier, les projets avancent. Quand le Sénégal a privatisé son opérateur
téléphonique, personne ne prévoyait que la Sonatel vaudrait 2,8 milliards
de dollars et qu'elle serait la première capitalisation d'Afrique, hors
Afrique du Sud. Au Sénégal et au Bénin, un tiers de la population a un téléphone
portable.
Ce printemps de l'Afrique ne risque-t-il pas d'être éphémère ?
Si les mentalités évoluent, si l'éducation progresse et si les
infrastructures s'améliorent, on peut être optimiste.
L'exode rural reste une réalité.
Est-ce que les Français ont pleuré sur les pauvres paysans bretons qui
quittaient leurs terres pour débarquer à Paris ? L'exode rural s'explique
par les gains de productivité dans l'agriculture. Aujourd'hui, dans certaines
fermes du Bénin, on a trois récoltes de riz par an. Le Sahel, que l'on
continue de voir comme une terre de famine, est devenu le premier exportateur
africain de protéines animales.
Mais la croissance urbaine n'est pas maîtrisée.
Les villes deviennent de véritables acteurs économiques et ont un effet
d'entrainement sur une partie du pays. C'est le cas du métro à Alger ou de
l'assainissement des eaux de Casablanca. Même le développement de Lagos est
mieux maîtrisé qu'il y a cinq ans. Et si Dakar est saturé, c'est parce
qu'il y a des chantiers partout.
L'Afrique est pourtant restée à l'écart de la mondialisation.
On pouvait soutenir cela dans le passé, parce que la contribution du
continent aux échanges internationaux diminuait en valeur relative. Mais la
tendance s'est inversée grâce à la revalorisation des matières premières
et à la part grandissante qu'elles représentent dans les exportations. Le
monde entier investit en Afrique dans les technologies de la communication.
Derrière le téléphone mobile, on voit éclore toute une économie de
services qui renforce la tendance à l'insertion du continent. En outre, malgré
les apparences et les chiffres officiels qui oublient le secteur informel, les
Africains ont un taux d'épargne de 10 % à 20 %, davantage que les pays développés,
en partie parce que, faute de protection sociale, les gens doivent s'assurer
contre les risques de la vie.
Comment peut-on épargner quand on a moins de 2 dollars par jour ?
Il y a les taux d'épargne publiés par les comptes nationaux et la réalité.
En visitant les campagnes, vous voyez l'épargne en nature constituée par le
bétail. Sans parler de l'épargne de la diaspora dont l'impact économique
est fondamental, comme on l'a vu en Chine. D'ailleurs, dans la zone franc,
l'Afrique exporte plus de capitaux qu'elle n'en reçoit (Le Monde du 28
septembre). Cela paraît absurde, mais c'est la réalité. Historiquement, il
n'y a pas d'exemple de zone qui se développe en finançant le reste du monde.
Il est difficile de nier la pauvreté.
Evidemment, mais je mets l'accent sur la dynamique des choses pour intéresser
davantage de gens à venir réduire la pauvreté. Le discours misérabiliste
n'est ni pertinent ni utile. Bien sûr, si vous regardez les stocks, le nombre
de gens mal nourris, ou d'enfants qui ne vont pas à l'école, vous pouvez
baisser les bras. Mais si vous regardez les dynamiques, vous constatez que les
choses changent.
Les investissement chinois constituent-ils un danger ?
L'Afrique a un besoin vital de capitaux. Qu'ils soient chinois, indiens ou
russes, ils sont les bienvenus ! Que les pays occidentaux mettent en garde les
Africains sur le mode : "Vous n'allez tout de même pas laisser les
Chinois exploiter vos richesses comme nous l'avons fait autrefois", c'est
un discours très cynique. Comment défendre l'idée que le pétrole doit être
réservé aux Occidentaux et pas aux Chinois ? Ce qui choque en Afrique, c'est
l'utilisation de la main-d'oeuvre carcérale et l'absence de valeur ajoutée
dans le pays. Mais les Occidentaux reprochent aux Chinois de ne pas
conditionner leurs investissements à la bonne gouvernance. Comme si eux-mêmes
n'avaient jamais soutenu que des pays honorables !
Les Africains dénoncent souvent la corruption. A quelle figure héroïque
un jeune d'Afrique peut-il s'identifier ?
Ils ont le droit d'être révoltés par la corruption, non pas que l'Afrique
en ait le monopole, mais parce que, sur ce continent plus que sur d'autres, la
corruption a longtemps paralysé le développement. Les élites se sont donc
liguées contre le développement et c'est insupportable. En Asie, l'argent de
la corruption est réinvesti dans le pays, pas en Afrique. Cela dit, pour
qu'il y ait corruption, il faut être deux. On devrait s'occuper des gens qui
reçoivent, mais aussi de ceux qui donnent.
Comme figure emblématique de l'honnêteté, beaucoup de jeunes Africains
choisissent Nelson Mandela. Mais un autre symbole de lutte contre la
corruption apparaît : Oussama Ben Laden. L'exigence de la lutte contre la
corruption peut conduire à revendiquer plus de démocratie, mais aussi à
nourrir la montée des extrémismes. C'est plus inquiétant.
Propos recueillis par Philippe Bernard et Frédéric Lemaître
Article paru dans l'édition du Monde du 30.09.07
En Afrique, l'évasion des capitaux représente deux fois la dette
a
fuite des capitaux continue de priver les pays africains de ressources
indispensables à une croissance économique plus forte, estiment les experts
de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced)
dans leur dernier rapport
publié, mercredi 26 septembre, sur le développement économique en Afrique.
Selon les calculs de l'organisation onusienne, l'hémorragie financière
cumulée depuis les années d'indépendance représente près du double de la
dette du continent. En trente ans, les pays africains ont vu 400 milliards de
dollars quitter le continent, alors que la dette globale de l'Afrique est de
215 milliards de dollars. Plus de 13 milliards de dollars par an ont fui, soit
"un pourcentage vertigineux" de 7,6 % du produit intérieur
brut (PIB) annuel, entre 1991 et 2004, ce qui fait de l'Afrique "un créancier
net vis-à-vis du reste du monde", précise Janvier Nkurunziza, économiste
à la Cnuced.
Difficile de définir et d'estimer les montants de ces détournements de
fonds qui sont le fait de régimes corrompus, mais également de l'instabilité
politique et macroéconomique de certains pays africains. La seule certitude
est que ces transferts inexpliqués, qui ne transitent pas par l'économie
formelle, ne bénéficient pas aux économies locales. "Si ces
ressources étaient allouées à des investissements productifs, elles
permettraient de créer des emplois et de fournir des revenus à de larges
segments de la population", estime la Cnuced.
"FORMALISER" LE SECTEUR INFORMEL
De son côté, la Banque mondiale a estimé qu'entre 20 et 40 milliards de
dollars, placés sur des comptes en Suisse ou au Royaume-Uni, proviennent de
pots-de-vin payés à des dirigeants corrompus dans des pays pauvres,
principalement africains, ce qui représente jusqu'à 40 % de l'Aide publique
au développement (APD).
Sur le continent africain, la question de la mobilisation des ressources
financières existantes est donc cruciale. Le taux d'épargne en Afrique
subsaharienne, qui avait atteint un niveau de près de 26 % en 1980, soit le
niveau actuel de l'Amérique latine, plafonne aujourd'hui à 17,6 % du PIB.
Plutôt que d'axer les débats sur les moyens de combler ce déficit par
l'APD ou l'investissement direct étranger (IDE), la Cnuced préconise d'améliorer
les finances publiques et d'encourager l'épargne privée. Selon des
fiscalistes africains, le simple fait d'améliorer la collecte de l'impôt
permettrait de doubler les recettes fiscales dans certains pays. "Les
variations importantes du ratio recettes fiscales sur PIB de 38 % en Algérie
ou en Angola, contre moins de 10 % au Niger, au Soudan ou au Tchad, montrent
que les pays ayant de très faibles ratios peuvent accroître sensiblement
leurs recettes", remarque la Cnuced.
Quant aux envois de fonds des travailleurs émigrés, ils sont passés de
15 milliards de dollars en 1980 à 80 milliards de dollars en 2002, soit 2,5 %
du produit national brut (PNB) de l'Afrique. Dans la mesure où ils ne représentent
pas des sources d'endettement et sont moins risqués en termes de corruption
et de transfert défaillant, il convient de les faire transiter par un système
bancaire officiel. "La plupart des envois de fonds stimulent la
consommation, mais les pays pourraient veiller à ce qu'ils soient davantage
consacrés à l'investissement", souligne le rapport.
Dans le but d'augmenter les recettes publiques et pour élargir l'assiette
fiscale, la Cnuced suggère également de "formaliser" le
secteur informel, dont la part dans l'économie du continent africain atteint
45 % en moyenne.